Adolphe Thiers, père de l’anticommunisme français ?

Dans la campagne présidentielle, le spectre du communisme, du soviétisme et du stalinisme est régulièrement agité. Cet anticommunisme est la suite logique d’un long processus idéologique qu’Adolphe Thiers avait entamé dans son livre : Du communisme, en 1849.

Adolphe Thiers, partisan d’une monarchie constitutionnelle est avant tout un historien de la Révolution Française, journaliste politique et homme politique. Son nom apparaît dans la répression sanguinaire de la Commune de Paris en 1871, et les premiers gouvernements de la Troisième République.

Aujourd’hui, de nombreuses rues portent le nom de : Adolphe Thiers. Il a été Ministre de l’Intérieur, Président du Conseil des ministres, Chef du pouvoir exécutif de la République française et Président de la République française.

Pourtant, Adolphe Thiers théorise très tôt un anticommunisme qui a le mérite de poser les bases intellectuelles du refus du communisme, mais aussi impose les éléments qui serviront de répression contre les travailleurs en France à chaque tentative d’émancipation du pouvoir, de l’état et de la classe dominante.

Pour cet article, nous ferons une analyse du livre d’Adolphe Thiers de manière à faire ressortir l’ensemble de l’anticommunisme du XIXème siècle, qui est d’ailleurs le même que celui du XXIème siècle. Les arguments mis en avant sont d’ailleurs n’ont pas pris une seule ride. Preuve que le communisme dérange en tant qu’idéologie d’émancipation des peuples, mais aussi de mise en avant de solution concrète pour se séparer du joug des oppresseurs et d’une bourgeoisie rapace comme jamais.

Analyse littérale Du Communisme de Adolphe Thiers

Le texte se retrouve dans la rubrique Gallica de la BNF. Quelques extraits ont été choisis par son œuvre pour y être analyser.

À parler franchement, malgré la modération que je veux apporter dans l’examen de ce sujet, elles seraient intolérables et moi qui aime fort l’obéissance aux lois, en voyant ce qui se passerait ici, je concevrais qu’on jetât par la fenêtre les agents de la police communiste. [1]

Adolphe Thiers nous parle de “l’obéissance aux lois” qu’il trouve particulièrement “intolérable” que les personnes qui y dérogent. La question des lois naturelles ou des lois qui forment qui le corpus législatif ne semblent faire qu’une. De ce fait mettre en cause cette position le pousse à faire des appels au meurtre qui se traduit par jeter “par la fenêtre les agents de la police communiste”. On notera que l’utilisation du terme “police” avec “communiste” apparaît comme logique, puisque en matière d’étymologie, le terme “Police” provient de “bon ordre, bonne administration” (N. Oresme, Traictié des monnoies, éd. L. Wolowski, p.LXXIX).

Thiers semble avoir peur d’un changement de régime, mais surtout que les partisans du Communisme en tant qu’idéologie se comportent comme des Policiers. Dans le contexte de l’époque, nous étions dans la Seconde République (1848-1852), la révolte de 1848 semble avoir les esprits de Thiers. D’autant que cette dernière a lieu une année après la publication du Manifeste du Parti Communiste de Karl Marx et Friedrich Engels.

Ou le communisme est la plus ruineuse des spéculations, ou il faut le travail sous les yeux les uns des autres. Ou le communisme est la plus insupportable des inquisitions, ou il faut également la jouissance sous les yeux les uns des autres. [2]

Considérer le communisme comme une spéculation souligne le communisme. D’après le dictionnaire Larousse, spéculation signifie : “construction abstraite, commentaire arbitraire et invérifiable”. En l’occurrence, il s’agit d’une construction abstraite du modèle que représente le communisme, avec des faits qui ne sont pas vérifiables, ni démontrables. En bon défenseur de l’ordre moral bourgeois et conservateur, il y voit une forme d’inquisition, puisque l’individu doit écraser le collectif. Quant à la jouissance des droits naturels sur les droits qui font la République, il semble dès lors une formation de l’inquisition. Le communisme n’a-t-il pas été créé par Gracchus Babeuf ?

Il y a une dernière conséquence du communisme moins inévitable, mais qui manque à la parfaite harmonie du système, et qui, si on ne l’ajoute pas, prouve qu’on se défie du système lui-même. C’est la suppression de la famille. [3]

La thèse la plus magistrale dans l’anticommunisme est que le communisme détruit la conception de la famille. Il faut prendre manifestement la caricature, puisque si le texte n’a pris aucune ride, la question de la socialisation de l’éducation des enfants ne semble pas vraiment être de mise. Aujourd’hui, nous avons des crèches, des écoles maternelles et primaires. Les familles n’ont pas été détruites contrairement à ce que semble affirmer Adolphe Thiers. Ces dernières se retrouvent renforcer dans leur liberté. Mais, on me rétorquera l’anachronisme entre les deux époques conduit manifestement à un problème de temporalité. Dans le fond, Adolphe Thiers pensait que l’éducation des enfants était le sort réservé à la mère. Il s’agit d’une vision patriarcale largement défendue à l’époque.

J’admets donc que les enfants pourront appartenir au père et à la mère, qui les iront visiter à la table commune. Mais, de grâce, ne sentez-vous pas à quel supplice de Tantale votre cruelle inconséquence aura exposé ces malheureux parents ? [4]

La question de l’égalité pousse inexorablement Adolphe Thiers à affirmer que les enfants d’un couple appartiendront à tout le monde. Il s’agit démontrer par un large sophisme que cela détruit la Sainte-Famille. En parlant du “supplice de Tantale“, il fait une référence divine et mythologique pour affirmer que les Parents seront malheureux. Le malheur n’est en autre que le sien à travers son regard.

Vous voulez confondre toutes les exigences confondez tous les cœurs. Qu’il n’y ait plus de relations entre le père, la mère et les enfants que les enfants soient à tous que le père et la mère ne puissent plus les reconnaître, et alors ils les aimeront tous, sans exception. Ils iront à certaines heures voir les enfants de la communauté, comme on va au chenil, ou à la basse-cour, ou au haras, regarder les produits du domaine avec un certain plaisir. [5]

L’éducation dans la communauté à certaines heures crée selon Adolphe Thiers la non-reconnaissance des enfants vis-à-vis de leurs parents respectifs. Que de baliverne, les enfants à l’école aujourd’hui, comme hier reconnaissait leurs Parents tout en étant dans une “communauté” à “certaines heures”.

À cette humanité future je fais trois objections : elle détruit le travail, la liberté, la famille. [6]

La devise d’Adolphe Thiers se résume en triptyque important “Travail, Liberté, Famille”. Nous avons effectivement deux slogans du mouvement conservateur : le travail et la famille dans un même une phrase. La juxtaposition de l’un et de l’autre insufflent une vision noirâtre, puisque c’est dans un esprit que la vague antirépublicaine et antirépublicaine s’est mobilisé sous la Troisième République, et qui a aboutit au slogan “Travail, Famille, Patrie” du Maréchal Pétain.

C’est tout au plus si la société où la propriété est admise, où le travail profite à celui qui s’y consacre, à lui seul, à ses enfants, c’est tout au plus si elle arrive à procurer du pain à tous, et souvent du mauvais pain. [7]

La propriété privée permet à l’ouvrier, au salarié, au travailleur de se consacrer à procurer du pain selon Adolphe Thiers. La question des moyens de production permet de créer le travail. La propriété est d’ailleurs admise par tous, la question pose sur sa caractérisation, mais aussi ce que l’on en fait. La socialisation ou non des moyens de production semble l’interroger, mais en gardien des droits naturels, il faut comprendre la propriété privée comme celle des individus, et non du collectif. Dans les deux cas, ce qui créer le pain, ce n’est pas la question du titre, mais de l’utilisation par le boulanger pour pétrir le pain.

Le communisme tue le travail, car en éloignant le but, il détruit l’ardeur à l’atteindre il fait plus, il supprime la liberté. [8]

L’idée largement répandue au sein des conservateurs s’inscrit que le Communisme ruine la valeur du travail. La question du travail va de paire avec la question de la liberté. Adolphe Thiers, partisan d’une monarchie parlementaire nous explique que la liberté et le travail sont communément liés.

Parmi les animaux le père ne connaît jamais les êtres issus de lui. La mère quand elle a fini de les allaiter, ou dans les espèces qui ne sont pas mammifères, quand elle leur a enseigné à vivre seuls, les abandonne, ne veut plus même les voir, et les chasse d’auprès d’elle comme importuns. L’éducation a consisté à les conduire jusqu’à l’âge où ils peuvent se nourrir et se défendre. C’est un mois, deux mois, un an peut-être, pour ceux dont la vie est la plus longue. Après, ils sont voués au communisme. [9]

Le communisme est pour les animaux nous explique Adolphe Thiers. On se passera d’une explication tangible dessus.


[1] Adolf Thiers, du communisme, édition terrain vague, Chapitre II : des conditions inévitables du communisme, p15

[2] Ibid, p15

[3] Ibid, p22

[4] Idem

[5] Ibid, p23

[6] Ibid, p26

[7] Ibid, Chapitre III : du communisme par rapport au travail, p31

[8] Ibid, chapitre IV : du communisme par rapport à la liberté humaine, p33

[9] Ibid, Chapitre V : du communisme par rapport à la famille, p45


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